En Moldavie, petit pays à peine plus grand que la Belgique, coincé entre l’Ukraine et la Roumanie, le vin est roi. Depuis quelques années, ce territoire qui fait partie des 20 plus gros producteurs au monde s’est tourné avec succès vers l’Europe pour écouler ses bouteilles. 

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Sur les hauteurs d’un petit village moldave, Nicolae Tronciu scrute ses vignes et les bourgeons prêts à éclore. La guerre gronde dans l’Ukraine voisine, à une cinquantaine de kilomètres, mais lui a les yeux rivés vers l’Ouest. « Je vends principalement en Europe, surtout en Roumanie », explique cet agronome de formation, âgé de 71 ans, loin de l’ancien tropisme russe qui caractérisait l’ex-République soviétique. Il a commencé à commercialiser sa cuvée il y a quatre ans dans l’espoir de faire revenir ses fils partis à l’étranger quand lui-même tirera sa révérence. 

L’homme aux yeux bleus perçants, dont la femme est née dans un camp en Sibérie où ses parents avaient été déportés, est un habitué des bouleversements géopolitiques, sur cette terre dépeuplée d’à peine 2,6 millions d’habitants ballottée par l’Histoire. Et à l’image des autres professionnels de ce secteur qui fait la fierté de la Moldavie, à peine aussi grande que la Belgique mais parmi les 20 plus gros producteurs au monde grâce à un climat propice, Nicolae Tronciu a pris soin de développer des liens commerciaux avec l’Union européenne (UE). Une stratégie qui permet désormais d’atténuer l’impact du conflit pour ce pays parmi les plus pauvres du continent. « Traditionnellement, nous étions tournés vers la Russie », or « les prix sont plus faibles là-bas » alors que l’UE « se focalise sur la qualité », souligne-t-il. « L’avenir est en Europe. » Les embargos successifs de la Russie ces deux dernières décennies, en rétorsion de la décision des autorités moldaves de se rapprocher de l’UE, ont poussé les viticulteurs à faire leur mue. Bruxelles a su accélérer ce mouvement en levant les droits de douane, puis en scellant en 2014 avec Chisinau un accord bilatéral de libre-échange pour les produits viticoles.

La transformation a été radicale : en 2021, la Russie ne représentait plus que 10% des exports de vin moldave (8,63 millions de litres) selon les chiffres du ministère de l’Agriculture, contre plus de 80% au début des années 2000. Dans le même temps, la Moldavie a livré plus de 120 millions de litres aux pays européens l’an dernier, et glane les médailles dans les concours internationaux. « Avant l’embargo de 2006, le pays ne connaissait pas la notion de diversification du marché ». Aujourd’hui, il exporte chaque année près de 68 millions de bouteilles vers plus de 70 pays », se félicite Sergiu Gherciu, secrétaire d’état à l’Agriculture. Pour le prestigieux château Purcari, qui domine le marché, ce virage s’est accompagné de prises de position politiques contre l’influence russe. « En 2014, nous avons conçu notre cuvée ‘Freedom Blend’ (l’assemblage de la liberté, ndlr), à partir de Saperavi, Bastardo et Rara Neagra, trois cépages autochtones de Géorgie, Ukraine et Moldavie », raconte Eugen Comendant, directeur des opérations. « Ce vin est un symbole de ces pays qui se battent de facto pour leur liberté », insiste-t-il. 

Le groupe coté à la Bourse de Bucarest s’est aussi fait remarquer pour ses actions en faveur des réfugiés ukrainiens, de l’accueil gratuit dans les chambres d’hôtes, aux messages publicitaires contre la guerre. Concernant l’effet du conflit sur l’activité, Eugen Comendant note lui aussi « un impact proche de zéro » en raison de la faiblesse des transactions avec la Russie. En revanche, le marché ukrainien, qui était en plein essor et représentait 4% des ventes de l’entreprise, s’est effondré. Autre élément, « le blocage du port d’Odessa (sud) a provoqué d’importants problèmes logistiques et complique nos exports vers l’Asie », déplore-t-il. Si le trafic est aujourd’hui dérouté vers le port de Constanta en Roumanie, des bouteilles d’une valeur de 750 000 euros sont toujours bloquées dans le port ukrainien, indiquait récemment le gouvernement moldave. 

Mais le principal défi réside dans le renchérissement des coûts de production, qui devraient s’envoler de 50% cette année selon Sergiu Gherciu. « Nos charges ont doublé en raison de l’augmentation des prix de l’énergie, des pesticides et engrais et il est par exemple aussi devenu difficile de trouver des câbles de palissage en acier dont les tarifs ont triplé », confirme Nicolae Tronciu. Il déplore aussi que son domaine soit déserté par les touristes, qu’il avait l’habitude d’accueillir avec une bouteille de son cru. « La plupart étaient russes ou ukrainiens, vous comprenez », confie-t-il, tandis que sa petite salle de dégustation au pied des vignes reste désespérément vide.


Photographie
Matthieu Joannon