Dans un jugement en date du 17 mai, le tribunal judiciaire de Paris annule les dernières élections de la mutuelle des Cuisiniers de France qui avaient permis la réélection de son président, Christian Millet. Conflit d’intérêt, manque de loyauté, élection irrégulière, la justice pointe de nombreuses irrégularités et la volonté manifeste de Christian Millet d’empêcher le chef Gérard Sallé de se présenter aux élections. 

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Il y a parfois un décalage entre les valeurs affichées et la réalité quotidienne d’une association. « Philanthropie, transmission du savoir culinaire, conservatoire du patrimoine culinaire français, fraternité des cuisiniers », voilà ce qui est fièrement mentionné sur le site Internet de l’association des Cuisiniers de France, fondée en 1840. La façade est belle. Sauf que le tribunal judiciaire de Paris l’a fissurée à coups d’arguments en béton armé et a prouvé que la fraternité n’avait pas vraiment sa place dans le petit royaume du président Christian Millet. 

Reprenons les faits. En janvier 2020, les adhérents de la Mutuelle des Cuisiniers sont invités à présenter leur candidature au poste de président ou d’administrateur. Le vote est prévu pour le 3 juin 2020. Le 9 mars, le chef Gérard Sallé, déjà administrateur et vice-président de la Mutuelle, dépose sa candidature. Le président Christian Millet déclare lors de l’assemblée générale, décalée le 24 juin pour cause de Covid, que cette candidature est « litigieuse ». Motif ? Elle ne précisait pas le poste visé par Gérard Sallé. Unilatéralement, et sans le moindre vote des administrateurs, le président décide du rejet pur et simple de la candidature. Le jour même de cette décision sous forme d’oukase, Gérard Sallé fait parvenir un courrier où il conteste ce rejet et réitère sa volonté de se présenter au poste de président. Le 7 juillet, Christian Millet lui répond que cette deuxième candidature est hors délai et n’est donc plus recevable. S’ensuit de nouveaux courriers, les avocats sont convoqués de part et d’autre sans que le litige n’avance. Finalement, l’assemblée se réunit le 14 octobre avec, à l’ordre du jour, les votes pour le poste de président et les administrateurs. Selon nos informations, une autre personne s’est présentée au poste de président, Philippe Renard, mais il s’agirait, selon plusieurs sources, d’une candidature « pour faire bonne figure ». Chef de la Table du Luxembourg (Paris), ce dernier fait effectivement partie du premier cercle du président sortant. L’opposition n’est donc que de façade, juste histoire de dire qu’il y a concurrence pour le poste de président. Résultat des courses : Christian Millet est réélu avec 81% des voix et démarre tranquillement son quatrième mandat. Pour plusieurs cadres de l’association, le cas « Gérard Sallé » fait déjà partie de l’histoire ancienne, lui qui y était bénévole depuis plus de 40 ans. Sauf que sûr de son bon droit, et surtout de l’existence d’abus manifestes, il fait le choix, onéreux mais courageux, de porter l’affaire devant la justice. 

Qui est Christian Millet ?
La toile ne regorge pas d’informations sur Christian Millet. Né au Canada, il retrouve rapidement la France où il grandit dans la pâtisserie fondée par son père, Jean Millet, rue Saint-Dominique (Paris, 7e arr.). Il y apprend logiquement la pâtisserie, avant de plonger dans le monde la cuisine auprès de Georges Garin (son restaurant parisien éponyme, ouvert en 1961, gagnera deux étoiles au guide Michelin). Après un passage dans le restaurant de Paul Bocuse, il rejoint le chef Jean Delaveyne, avec lequel il s’associera au Regain, table de la rue Saint-Dominique, qui deviendra le Violon d’Ingres sous la houlette de Christian Constant. En 1999, il reprend le restaurant Pouilly-Reuilly au Pré Saint-Gervais, en Seine-Saint-Denis. Depuis 2008, il préside l’association des Cuisiniers de France.

Dans son jugement du 17 mai, le tribunal ne mâche pas ses mots contre Christian Millet. Il rappelle notamment que « la loyauté est un principe général qui gouverne tant les relations des membres d’une association, que la mise en œuvre des textes régissant son fonctionnement », et que « cela aurait du conduire Monsieur Millet à prévenir Monsieur Sallé de cette omission, ce d’autant que le délai de présentation des candidatures avait été prolongé de 15 jours ». Pour enfoncer le clou, le jugement ajoute qu’ « en outre et surtout, comme le fait justement valoir Monsieur Sallé, Monsieur Millet ne pouvait ensuite décider de manière unilatérale d’invalider la candidature de Monsieur Sallé, cette décision étant effectivement entachée d’un conflit d’intérêt puisque Monsieur Millet se représentait au mandat de président. » Et les juges de conclure qu’ « au regard de l’ensemble de ces seuls motifs, il convient de considérer que le rejet de la candidature de Monsieur Sallé entachée d’une erreur matérielle aurait dû faire l’objet d’un vote de la part du conseil d’administration le 24 juin 2020. Il s’ensuit que l’élection du président de la Mutuelle intervenue le 14 octobre 2020 sur la base du procès-verbal du 24 juin 2020 est irrégulière. Il convient donc d’annuler l’élection du poste de président de la Mutuelle Les Cuisiniers de France en date du 14 octobre 2020 ». Difficile d’être plus limpide sur les irrégularités du fait du prince.

Concernant l’annulation de l’élection des 13 administrateurs, le tribunal, après avoir rappelé les différents articles des statuts relatifs à ces derniers, souligne là encore les multiples irrégularités de la procédure : ainsi de la « vérification des conditions formelles d’éligibilité des candidats (qui) a fait l’objet d’une appréciation à géométrie variable, absence de « vote du conseil sur la recevabilité ou le rejet des candidatures de chacun des candidats », etc. Résultat : « L’assemblée générale a été convoquée alors que la liste de candidatures n’était pas définitive puisque le procès-verbal n’avait pas été ratifié par le conseil suivant, celui-ci ayant eu lieu postérieurement à l’assemblée générale, le 28 octobre 2020. » Conséquence : annulation pour tout le monde. Merci, au revoir !

L’organigramme de la mutuelle des Cuisiniers de France
Derrière le président Christian Millet, le bureau est composé de Martial Enguehard (premier vice-président), Bruno Turbot, (vice-président), Philippe Renard (vice-président), Bernard Leprince (vice-président), Christophe Moisand (secrétaire général), Joël Veyssière (secrétaire adjoint), Marx Marchand (trésorier), David Réal (trésorier adjoint). Selon le site Internet de la mutuelle, elle compte les administrateurs suivants : James Berthier, Christian Leclou, Sophie Rostang, Frédéric Simonin, Bruno Bonnelles, Eric Legendre, Nicolas Sale, Marie Soria, Guillaume Gomez, Jean-Jacques Massé, Gérard Sallé, Marc Thivet, Patrick Juhel, Joël Renty, Romain Schaller.

Contacté par Atabula, Guillaume Gomez, administrateur de la Mutuelle, n’a pas souhaité s’exprimer pour l’instant sur le fond du dossier. « Mes fonctions actuelles m’ont fait prendre du recul par rapport aux associations. Bien évidemment, c’est navrant pour toutes celles et tous ceux qui ont pour nos métiers des engagements sincères. Je suivrai bien sûr l’état des choses et j’attends de connaitre le dossier pour m’exprimer plus largement » explique-t-ilà Atabula. Quant à Christian Millet, il n’a pas répondu à nos sollicitations. Un autre administrateur, contacté par Atabula, n’a pas hésité à expliquer que « l’important est surtout de réhabiliter l’honneur d’un homme », faisant référence à Gérard Sallé. L’ancien chef du Plaza Athénée, de 1990 à 1998, formateur de nombreux chefs, dont Eric Frechon ou Gérald Passédat, bénévole depuis plus de 40 ans au sein de la Mutuelle des Cuisiniers de France, aurait fait l’objet de pressions, de menaces et de lettres anonymes pour abandonner ce procès contre la mutuelle. Contacté par Atabula, Gérard Sallé reconnait qu’il vient « de connaitre deux années difficiles, y compris pour ma famille. Mon employeur a reçu des lettres anonymes, ce qui l’a conduit a réaliser une enquête interne. J’ai été blanchi de toutes ces fausses accusations. Tout a été fait pour m’évincer dans cette élection à la présidence des Cuisiniers de France. Il est très rare qu’un tribunal annule des élections d’une association, cela montre bien la gravité des faits reprochés. » 

De nouvelles élections devront donc avoir lieu prochainement, sous la responsabilité du vice-président. Quant à Gérard Sallé, compte-tenu de toutes ces basses manoeuvres, il souhaite mettre un terme à son engagement associatif au sein de la mutuelle. Pour la fraternité chez les Cuisiniers de France, il faudra repasser. 

Ne pas confondre..
Les Cuisiniers de France et les Maitres Cuisiniers de France. Créée en 1951, l’association des Maitres Cuisiniers de France est dirigée depuis 2011 par Christian Têtedoie. Elle « œuvre pour soutenir et promouvoir l’art culinaire français, en France et à l’international ». Les Cuisiniers de France, structure créée en 1920, organise divers événements pour transmettre le « savoir culinaire » et mène des actions philanthropiques (gestion d’un foyer pour jeunes cuisiniers, placement de cuisiniers, mutuelle).


Pratique
Lien vers la décision de justice
Lien vers l’association des Cuisiniers de France

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