Dans un texte publié sur les réseaux sociaux, six « femmes de la mer » racontent leurs mésaventures avec la ministre de la Mer, Annick Girardin. Invitées par cette dernière pour discuter de leurs problématiques et créer une association financée par ledit ministère, elles se sont retrouvées sans aucune nouvelle de la puissance politique. Un texte qui raconte, avec force et conviction, le décalage entre le monde politique et la réalité du terrain.

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Lettre ouverte à madame la Ministre de la Mer

« Ce n’est pas tous les matins, que l’on trouve dans son courrier, une invitation à dîner d’une ministre, un mélange de fierté, d’interrogation, de doutes. Dans un contexte de Brexit, en tout cas, ça ne se refuse pas, c’est certain, ce doit-être le sujet, toutes trop militantes, nous répondons présentes, les gens qui nous gouvernent seraient-ils enfin, près à nous écouter ?
Pas simple de venir à Paris un jeudi quand on est une femme de la mer, il faut manquer le travail, composer avec les horaires des marées, les débarques, nos bateaux, nos entreprises… Mais, toutes trop engagées pour notre métier, chacune y voit le moyen de se faire entendre. Nous sommes toutes là, Sandrine, Sophie, Constance, Fanny, Anne, Emmanuelle. Nous avons toutes accepté votre invitation, toutes là à attendre dans le grand hall du ministère, chacune révisant intérieurement ses fiches pour ne rien manquer de dire. Il y a trop, trop d’enjeux, trop de batailles dans nos métiers pour en oublier. Nous nous rendons dans une salle où une jolie table est dressée. Vous nous écoutez chacune notre tour, vous parlez beaucoup. Votre collègue, la ministre déléguée à l’égalité des chances semble trouver nos vies trépidantes. Une immersion dans la vraie vie.

Une question en suspend, pourquoi nous avoir menés jusqu’à votre ministère ? La réponse ne se fait pas attendre, entre le fromage est le dessert, avec une certaine artificialité, sous les onomatopées de madame l’autre ministre, vous lâchez « et si on créait une association de femmes… », « les femmes de la mer » « on vous finance… » « moi j’imagine des lanceuses d’alerte… » « allons-y… ». La réponse est sous nos mirettes, vous vouliez que l’on crée pour vous, une association de femmes du monde de la mer. C’est à la mode les associations de femme, alors dans un monde d’homme en plus, c’est un bon coup de promo. « On vous présentera à Emmanuelle Macron au Word Océan Summit »…
Ah oui quand même… Certaines plus enthousiastes que d’autres mais vous êtes presque convaincante, nous sommes des femmes de challenge, alors, allons-y…

Vous faites venir votre photographe pour les réseaux, c’est dans la boîte ! La machine est lancée, à nous de jouer.
Des heures à échanger, apprendre à se connaître, des visios, du temps et encore du temps de pris sur notre maigre temps libre pour créer votre bébé. Pourtant, vos réponses se font de plus en plus rares. Vous permettant même une annulation dernière minute. On ne manque pas de vous le rappeler avec aplomb mais, cet aplomb, vous l’aimiez, il vous plaisait de nous le dire lors de votre dîner.

Les statuts sont déposés, suite à vos promesses d’un virement de 1 0000€ pour les premiers fonctionnements de l’association dont vous êtes l’instigatrice, nous ouvrons un compte bancaire, les rôles de chacune sont distribués, les idées fusent mais pas vos retours. Lors d’un bref échange vous tenez à nous rappeler que « chut, le ministère ne doit pas être mêlé, vous savez en cas d’échec… ». Échec d’une association ?

Tout naturellement Sandrine devient la Présidente. Sophie Vice Présidente, Constance trésorière, Emmanuelle Secrétaire et Fanny et Anne référentes pour l’aquaculture. Les jours passent, votre silence ferait froid dans le dos, et surtout, l’argent promis ne vient pas. Nous en avons pourtant des causes à défendre Madame la ministre, vous savez tout ce qui nous tient à cœur, nos grands combats. La formation, la vulgarisation de l’accès à nos métiers, la traçabilité, la valorisation des pêches… nous en avons abordés des sujets avec nos tripes. La mer ce n’est pas notre métier, c’est notre vie.

Aujourd’hui le navire « association des femmes de la mer » est à la dérive, le capitaine a déserté mais l’équipage, solide est toujours là. Nous espérons qu’un jour, vous vous rendrez compte de l’énergie que vous nous avez fait perdre. Nous, nous restons droites et unies, fidèles à nos valeurs et à nos postes. Vos femmes de la Mer sont devenues les femmes de l’Amer. »


Photographie
Facebook de Sophie Leroy