Comment peut-on tomber aussi bas dans la bêtise règlementaire, dans cette volonté de tout hiérarchiser, compartimenter, noter ? Ainsi de la volonté des concepteurs du Nutri-Score d’apposer un grand F noir sur toutes les bouteilles qui contiennent de l’alcool, même en faible quantité, dans tous les pays européens.

Un F pour dire quoi ? Pour dire au consommateur abêti que le vin et consorts contiennent de l’alcool. Mais ne le sait-on pas « naturellement » que le vin en contient, n’est-ce pas déjà indiqué sur la bouteille ? Bien sûr que si, mais il faut toujours faire plus pour une frange de la population qui exècre la liberté individuelle et le bon sens collectif. Pour elle, il n’y a d’ordre que par la règlementation, par la mise au ban du citoyen, par l’instauration d’une société moutonnière uniforme, sans pensée ni aspérité. Puisque selon ces extrémistes le désordre vient du libre arbitre, il faut l’anéantir en offrant un schéma de pensée univoque issue d’une règlementation omniprésente. L’heure n’est plus au contrat social à la Rousseau, mais au Leviathan de Hobbes. L’ordre, c’est la vie, l’obligation son quotidien.

Ce F noir, n’en rigolons pas en levant le coude et en se contentant d’hausser le menton en fausse défiance. Car il serait dangereux de le croire simplement inutile ou neutre, une mention de plus pensée par des bureaucrates bien plus alcooliques que nous. Dans une société qui s’extrêmise chaque jour un peu plus, une telle mention doit être considérée comme un pas supplémentaire vers l’abrutissement et l’assujettissement généralisés. Au nom de la transparence et de l’information du consommateur, ce grand F réduit notre espace individuel de pensée, d’analyse, de compréhension de ce qui est bon ou pas. Il nous oblige à penser que l’alcool est intrinsèquement mauvais pour la santé, trop sucré, trop calorique, trop déviant. Si notre bureaucrate le pouvait, il collerait ce F noir non seulement sur la bouteille mais aussi et surtout sur chaque molécule du vin, histoire de ne pas perdre une seule goutte de son oukase. Pour lui, le mal se niche dans l’essence même du produit, dans ce qu’il est dans sa nature, dans son identité profonde, dans son origine. À l’opposé d’une approche relativiste, distinguant le raisonnable de l’abus, Ce F noir impose sa pensée manichéenne : l’ADN du vin est maléfique. Et si le vin est maléfique, alors le vigneron ne peut être que diabolique.

À l’origine, le système du Nutri-Score avait pour ambition d’informer le consommateur de la qualité nutritionnelle des produits, de pouvoir les différencier grâce un système de notation basique (des lettres allant de A à E). Entre deux paquets de biscuits industriels, lequel sera le moins pire pour ma santé, voilà l’objectif. Mais ce F noir change radicalement l’approche du système : elle ne hiérarchise plus, elle stigmatise. Elle pointe du doigt un coupable qui n’a même plus l’opportunité de plaider sa cause puisque son existence et sa nature sont nocives pour la société. Faut-il alors lever une armée d’hoplites munis de sécateurs pour éradiquer la vigne ou, simplement, bannir à tout jamais ce F noir de la honte ? La réponse semble tellement évidente qu’elle pourrait échapper, par simple mégarde ou ivresse de la forfaiture, à la Sainte pensée nutriscorienne.


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