Pour certains, le restaurant n’est pas essentiel en temps de pandémie. Pour d’autres, pires encore, il agirait sur notre société comme un monstre capitaliste qui n’a pas pour ambition première de servir à manger mais d’avilir ses salariés et de s’enrichir sur leur dos. Cette vision fort singulière du restaurant a fait l’objet d’un livre, rédigé par un collectif américain en 2006, publié en langue française en 2012 et récemment réédité. Dans sa première version, ce pamphlet avait pour titre « À bas les restaurants ! » ; quelques années plus tard, les éditions Niet! se contentaient de « Un monde sans restaurants », sans point d’interrogation ou d’exclamation. La position politique, elle, n’a pas changé d’un pouce. Radicale.

Dès les premières lignes, les auteurs précisent que le contenu du livre portera sur « l’organisation d’un restaurant, son fonctionnement et les processus de production à l’oeuvre, mais du point de vue des personnes qui y sont employées ». Avec un pitch qui ne fait pas dans la demi-mesure : « Nous allons découvrir que le but véritable d’un restaurant n’est pas de servir à manger, mais d’extraire de la valeur à partir de leur travail. » Les quelque 70 pages de ce fascicule, dans un mélange de textes et de dessins, décrypte par le menu tous les mécanismes d’asservissement des salariés par des patrons forcément sans scrupules, ni même la moindre humanité. In fine, « les coulisses de cette industrie » ressemblent à une usine hautement hiérarchisée, donc inégalitaire, donc esclavagiste. Le ton est partial, la philosophie s’affiche hautement marxiste. Ce livre sur l’économie du restaurant, qui révèle son « grand mécanisme d’exploitation avec ses conflits et ses luttes » entend délivrer un message qui décrit les mécanismes vicieux du monde du travail en général. La flamme est communiste, jusqu’au bout de la rouge fourchette. Du Marx dans le texte, plutôt Karl que Thierry.

Alors, que faut-il retenir d’une telle diatribe caricaturale, voire nauséabonde ? Comme souvent avec les propos excessifs, il faut gratter l’épais vernis de mensonges, de mauvaise foi et d’approximations pour y déceler une once d’à-propos. Cette violente charge éditoriale rappelle, certes très maladroitement, que le restaurant repose sur un écosystème plus fragile qu’il n’y parait. La crise actuelle liée à la pandémie, à la pénurie de personnel et la dimension non-essentielle du restaurant fissurent déjà une partie de l’édifice. À cela, il faut ajouter plusieurs comptes sur les réseaux sociaux qui contribuent à libérer la parole, parfois avec excès, mais qui rendent visibles des abus plus ou moins généralisés dans la profession. Et demain, une crise venue de l’intérieur – un scandale, des revendications plus structurées et conséquentes, etc. – pourrait-elle faire vaciller encore plus cet univers qui se questionne comme rarement ? Oui, ce livre est caricatural en traitant le restaurant de « monstre capitaliste » qu’il faut tuer, mais, entre les lignes, il identifie des failles qui, pour certaines d’entre elles, ne demandent qu’à s’ouvrir plus grandes encore.


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Pratique
Un monde sans restaurants, collectif prole.info, Niet!éditions, 2021, 8€