par Ézéchiel Zerah /

Conf presse 50 Best8h51. Sur la petite table face au buffet de chouquettes et autres mini-viennoiseries préparées par le palace-hôte, trônent une trentaine d’accréditations plastifiées. Le Monde, l’AFP, l’Express, Libération, Télérama, les Inrockuptibles, le Parisien… : le gratin des médias est de la partie pour la conférence de presse de l’édition 2015 du classement des 50 meilleures tables de la planète. Même le Canard Enchaîné, solidement affairé aux polémiques actuelles sur la réforme du collège, est attendu. Des journalistes suédois, britanniques et chinois ont eux aussi fait le déplacement. À Paris comme ailleurs, le « 50 Best » attire et intrigue, au grand dam des consignes présentes sur le carton d’invitation pourtant très claires. « Cet évènement est exclusivement réservé aux médias français ». Tant pis, les gorges chaudes n’ont plus de frontières de nos jours. Et tant pis si l’organisateur souhaite développer des stratégies de communication adaptées à chaque pays, l’appétit médiatique pour l’événement est plus fort que cette consigne aseptisée.

La conférence commence. Politesse et discours ultra formaté sont de rigueur. Un expert de la chose gastronomique précise à son voisin : « Ce sont des Anglo-Saxons. Ils ont beaucoup répété en amont. » Puis vient très rapidement le temps des questions-réponses. Sur scène, William Drew, éditeur de la revue Restaurant, et Rachel Quigley, directrice associée, ont rodé leurs arguments. Cette dernière précise : « J’étais avocate avant de rejoindre le groupe », précision liminaire à l’objectif incertain : souligner le souci de la règle juridique ? De la maîtrise de l’art de la rhétorique ?

Côté salle, les journalistes, dotés d’imposants écouteurs sur les oreilles, traduction oblige, fourbissent leurs batteries de questions. Pendant près de deux heures, l’échange sera courtois et diplomatiquement exemplaire. À questions précises, réponses évasives. Un à un, les journalistes posent leur question à un rythme soutenu. Un florilège où il y a à boire et à manger : la marque « 50 Best » sera-t-elle déclinée en 50 meilleurs brunchs ou petits déjeuners du monde ? « On réfléchit à des manifestations satellites, tables-rondes… Le classement possède une influence globale. Il faut la monétiser » souligne le patron du titre aux faux airs de Tony Blair. Monétiser, le mot est lâché. Nouvelle question : pourquoi avoir fait appel au cabinet Deloitte si la direction n’a rien à se reprocher ? « Nous prenons de l’ampleur, sous le regard de toute l’industrie. Deloitte vérifie que les votants n’ont pas d’intérêts financiers dans les établissements qu’ils mettent à l’honneur. Ils ajustent, vérifient et approuvent le panel pour éviter tout conflit d’intérêt. N’ayons pas peur de dire que la liste est subjective, que le système de vote n’est pas infaillible ». Quelques journalistes sourient. Un deuxième mot fait mouche : la subjectivité du classement. Qui l’eût cru…

Le ballet des questions continue : quel regard porte le classement sur la politique anti-50 Best du ministère des Affaires Étrangères ? « Nous sommes fans de la gastronomie française. Pour la moitié, les cuisiniers du palmarès de l’édition précédente sont français, installés en France ou ayant été formés en France ou par un chef français. » Là tout est dit : il n’y aura aucun incident diplomatique pendant cette conférence de presse ! Autre question : dans cette logique de transparence, pour quelles raisons la liste des 36 membres de chaque fédération régionale et le nombre de votes par restaurant ne sont-ils pas dévoilés ? « Cela ferait émerger du lobbying destiné à déstabiliser les décisions ». On enchaine : si les membres de l’académie du 50 Best s’engagent à voter pour des restaurants visités dans les 18 derniers mois, pourquoi ne pas aller plus loin et imposer une preuve de ladite escapade avec une facture ou une addition ? « C’est impossible. Comment savoir qui a payé ? Il n’y a pas forcément la mention du nom du votant. C’est un processus trop complexe. En revanche, nous les sensibilisons : chaque président de groupe régional signe une charte, même chose pour les votants qui, lors de la cooptation et au moment du vote, promettent d’attribuer leurs points en toute indépendance et véracité ». Là, il faut croire qu’il y a tant à dire que la réponse ne sera pas creusée par un autre journaliste. Pourquoi Andrea Petrini, président du groupe France et auteur de piges pour Alimentation Générale, Cook.Inc, le Fooding, Fool Magazine, Gazzetta Gastronomica, L’Express, Le Nouvel Observateur, Lucky Peach, l’Officiel Voyage, L’Optimum, GQ France et Slate.fr (rayez la mention inutile !) brille-t-il par son absence du jour ? « Il n’est pas nécessaire que les présidents régionaux interviennent pendant la conférence. Ils ont une lourde tâche, ingrate, ce n’est pas la peine de les exposer. »

Quid des contrats « touristiques » à sept chiffres signés avec le Mexique ou la Corée du Sud ? « Le classement n’est pas dicté par les nations partenaires, pas plus que par les sponsors officiels ». Qu’en est-il des retombées du palmarès, à l’heure où certains estiment qu’une étoile Michelin génère jusqu’à 25% de chiffres d’affaires en plus la première année ? « Il faudrait directement demander aux intéressés ». Le budget de fonctionnement du classement ? « Confidentiel ». Les 400 personnes malades après avoir mangé chez l’un des lauréats, soit la plus grande intoxication alimentaire de ces dernières années en Europe occidentale ? « Ce n’est pas de notre ressort ». Alors que la santé, économique celle-là, des médias français n’est pas enviable, les journalistes hexagonaux membres du classement, qui doivent à ce titre soumettre trois noms de restaurants à l’étranger en plus de quatre situés dans leur pays, n’ont-ils pas une vision biaisée de la gastronomie mondiale liée au manque de moyens de leurs employeurs ? A cette question, soyons honnêtes : on ne peut pas accuser le 50 Best de tous les maux et, dans ce cas, de l’état financier critique de notre presse… Viennent les détails chiffrés de la structure du classement et de ses acteurs : 972 experts au total. Un tiers de professionnels de la restauration, un tiers d’auteurs et journalistes, un tiers de « gourmets passionnés », terme qui regroupe à la fois des communicants et autres foodies voyageurs ou fortunés.

Avant de conclure, William Drew invite la salle à venir couvrir la cérémonie des résultats qui se tiendra à Londres le 1er juin. « Invite », le mot n’est pas exact : chacun doit payer son déplacement et son hôtel, une hérésie dans le monde privilégié des journalistes. « Ah bon ? » s’étonne une rédactrice lorsqu’elle comprend que l’organisation ne prendra pas en charge les frais de transport et d’hébergement. A croire que certains journalistes retiendront de cette conférence de presse surtout cette « pingrerie » de l’organisation.


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Ézéchiel Zerah


 

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